Comment Mathieu Dejean montre ses préjugés face à un mouvement citoyen et apartisan ?

Mathieu Dejean est journaliste aux Inrocks1 et ex-stagiaire à Slate2, a fait deux articles pour Témoignage Chrétien3 et écrit pour Regards4. Il est aussi ami sur Facebook avec Clément Sénéchal et Stéphanie Roza5 (dont j’ai décortiqué la tribune à charge contre le tirage au sort parue dans Libé la semaine dernière)6. En lisant son compte Tweeter7, on remarque entre autres qu’en avril dernier lors des élections européennes, il faisait suivre le tweet de Clément Sénéchal où Raquel Garrido et Jean-Luc Mélenchon « exhortaient les gens à reprendre le pouvoir et fonder une 6ème République »8. On peut donc le qualifier sans prendre trop de risques de sympathisant du Front de Gauche.

Dimanche 23 novembre 2014, ce journaliste a écrit un article rempli de préjugés sur le mouvement citoyen et apartisan des Gentils Virus9 et a provoqué la colère, l’incompréhension et la déception de ces derniers10. Cela se conçoit aisément quand on connait la réactivité impressionnante qu’ils ont eu pour répondre à ses questions (24 heures11) alors que les principes démocratiques qu’ils s’imposent nécessitent le débat, le travail collectif et la délibération : le « temps long » en somme. En effet, on peut retrouver le résultat de ce processus (propositions, débats et votes) sur leur wiki12 et Mathieu Dejean a été mis au courant de cette méthode de travail vu qu’il le dit dès le début de son article. Pourtant, il n’hésitera pas à donner la parole à Pierre Crétois (autre auteur de la tribune de Libé et farouche opposant au tirage au sort) pour affirmer qu’ils sont « les derniers des démocrates dans leurs méthodes ». Il y a ici une contradiction. On peut donc raisonnablement se poser des questions sur le travail journalistique effectué. Mathieu Dejean a-t-il recoupé ses sources ? De quelle réunion parle Pierre Crétois ? Est-ce qu’une personne s’est réellement imposée pendant un temps aussi long (15 minutes) sans que personne n’intervienne ? Cette personne se revendiquait-elle être des Gentils Virus ? Dans tous les cas, nous ne pouvons que nous étonner de la différence de méthode existant entre le processus démocratique utilisé pour répondre à ce journaliste et le récit de Pierre Crétois.

Mise à jour du 1er décembre 2014 : Suite à quelques recherches, la réunion dont parle Pierre Crétois s’est déroulée dans le cadre du troisième volet des Ateliers Généraux le 27 octobre dernier à Paris III. La personne qu’il qualifie de Gentil Virus s’est en réalité présentée comme membre de l’association Les Citoyens Constituants13. Le texte préparé qui a été lu est l’appel de l’association à signer pour la 6ème République14 qui a récemment été déposé sur le site du m6r. Ce militant associatif ne s’est pas imposé mais a demandé la parole comme tout participant. Ce texte n’a pas été lu durant la conférence mais lors des débats qui l’ont suivi contrairement à ce qu’affirme le philosophe dans l’article des Inrocks15. Lorsque l’on lit le compte-rendu, on peut lire qu’à ce moment de la réunion, le débat portait sur la 6ème République, la lecture de l’appel n’était donc pas incongrue. Ayant récupéré l’enregistrement de cette réunion, le temps de lecture de cet appel était de 5 minutes et 12 secondes et non de 15 minutes comme l’indique Pierre Crétois. Il est regrettable que le journaliste n’ait pas fait un réel travail d’investigation pour vérifier les propos de Pierre.

« Ils se confondent de l’extérieur avec ses relais d’extrême[-]droite »

Cette phrase est très ambigüe car elle ne dit pas que les Gentils Virus sont un mouvement d’extrême-droite mais que ses relais peuvent l’être. L’auteur n’a certainement pas tort, il doit bien y avoir des organisations d’extrême-droite qui relaient les vidéos que peuvent faire les Gentils Virus vu qu’ils sont libres de relayer ce qu’ils veulent. Récemment, le site d’extrême-droite Égalité et Réconciliation relayait une partie du discours de Jean-Luc Mélenchon donnée lors du « remue-méninges » en août 201416. En appliquant la même logique, l’auteur va-t-il écrire un papier pour nous alerter que les membres du Parti de Gauche « se confondent de l’extérieur avec ses relais d’extrême droite » ? C’est bien entendu absurde. Plutôt que d’analyser le mouvement démocrate des Gentils Virus par une partie de ses « relais », l’auteur n’aurait-il pas dû se baser sur les textes disponibles sur leurs différents sites ? Jusqu’à présent, je n’ai pas lu de texte soutenant les valeurs de l’extrême-droite sur le site des Gentils Virus.

« Il n’est pas étranger à l’activisme de sa communauté de fans »

Le terme « fan » est généralement employé de manière péjorative pour désigner une personne admirative délaissant son sens critique de côté. Pourtant, dans la réponse apportée au journaliste, les Gentils Virus n’exprimaient pas un fanatisme pour Étienne Chouard en le plaçant au même niveau que d’autres intellectuels en insistant sur le fait qu’il n’a pas un rôle prédominant : « Plusieurs auteurs traitant de la démocratie accompagnent les réflexions des Gentils Virus : Étienne Chouard bien sûr, mais aussi Francis Dupuis-Déri, Yves Sintomer, David Van Reybrouck, etc. Concernant Étienne, il intervient peu dans les groupes des GV et n’a pas un rôle prédominant. Il reste une référence mais notre réflexion va au-delà de la conviction d’une seule personne. Comme n’importe qui d’autre, ses prises de position peuvent être débattues. ». Ce terme n’aurait-il pas été volontairement mal choisi ?

« Ils disséminent en effet tous azimuts les thèses de leur inspirateur »

Mathieu Dejean n’a-t-il pas remarqué que les Gentils Virus avaient cité plusieurs « inspirateurs » accompagnant leurs réflexions ? On peut souligner que ses questions se focalisaient sur Étienne Chouard et que, malgré les réponses apportées par les Gentils Virus, l’article se concentre dessus en utilisant le singulier. A quoi cela sert d’interviewer les Gentils Virus si l’auteur ne tient pas compte des réponses apportées ?

« Infiltration du M6R »

Comment peut-on infiltrer un mouvement qui se veut populaire et ouvert à tous ceux qui veulent un changement de constitution ?

« Clément Sénéchal, qui anime la Commission VIe République du Parti de gauche »

Clément Sénéchal est co-responsable de la commission interne 6ème République au Parti de Gauche suite à sa nomination par la secrétaire nationale Raquel Garrido en 2013. Il n’a pas de mandat de porte-parole, il n’est pas élu et ne représente donc personne. Clément étant très attaché au système représentatif, ce n’est pas lui qui dira le contraire. Suite à cette petite précision, on peut s’interroger sur la pertinence d’indiquer sa fonction au Parti de Gauche. Il note que certains Gentils Virus utilisent des surnoms. Pourtant, même au Parti de Gauche, nous avons « une minorité agissante de gens dissimulés sous pseudo » qui écrivent des livres aux éditions Bruno Leprince, rédigent des communiqués de presse sur le site du PG, organisent des conférences, etc. Où est le problème ?

Commentaire de Clément Sénéchal

Commentaire de Clément Sénéchal suite à la parution de l’article

Quand à la fin de l’article au sujet de son appartenant à un groupe Facebook, Etienne Chouard a donné sa réaction sur son propre mur Facebook17 :

Là, ce sont les Inrocks qui viennent de m’accuser — mais c’est une calomnie — d’avoir liké un groupe d’affreux… Je n’ai rien liké du tout, on m’a inscrit à ce truc sans me le demander, comme ça m’arrive tout le temps. Il faut savoir que je suis, depuis des années, inscrit d’office (sans l’avoir demandé) à des tas de groupes Facebook (des dizaines et des dizaines)… J’ai renoncé à me désinscrire de tous car c’est littéralement sans arrêt, et puis il y a des militants que j’aime bien qui trouvent des forces à me voir affiché avec eux, alors bon, je ne m’occupe plus trop de ces « groupes » qui n’en sont pas vraiment puisqu’on ne peut pas empêcher l’inscription d’autorité.

Alors là, j’ai découvert que j’appartenais à ce groupe craignos en lisant l’article des Inrocks => je suis donc allé voir « mes groupes » : je suis encore dans 89 groupes (!) (pourtant, j’ai fui des dizaines et des dizaines de fois depuis mon inscription sur FB) et effectivement je suis dans ce groupe (très laid, et avec qui, évidemment, je n’ai rien de commun)… Alors je me suis désinscrit aussitôt, évidemment, une fois de plus. Mais tirer de ces inscriptions arbitraires (sans mon accord et fréquentes comme du spam) la marque — voire la preuve (!) — d’une dérive idéologique malsaine (…), c’est soit débile, soit malveillant.

En conclusion, je regrette que cet article n’aborde pas les thèmes tels que le processus constituant populaire, l’assemblée constituante ou encore le suffrage par le sort en s’attachant plus à la forme qu’au fond.

Pi Wu

 

1 Articles écrits par Mathieu Dejean pour « Les Inrocks »
2 Articles écrits par Mathieu Dejean pour « Slate »
3 Articles écrits par Mathieu Dejean pour « Témoignage Chrétien »
4 Articles écrits par Mathieu Dejean pour « Regards »
5 Page Facebook de Mathieu Dejean
6 « Les premières attaques viennent de notre propre camp », Blog 6ème République, Pi Wu, 15 novembre 2014
7 Compte Tweeter de Mathieu Dejean
8 #12avril : @JLMelenchon & @RaquelGarridoPG exhortent les gens à  » reprendre le pouvoir et fonder une 6eme République », Tweeter, Clément Sénéchal, 12 avril 2014
9 Les Gentils Virus pour la Démocratie
10 Interview par un journaliste des Inrockuptibles (novembre 2014), Wiki des Gentils Virus, 2014
11 « Interview par un journaliste des Inrockuptibles », Wiki des Gentils Virus (Mail), 23 novembre 2014
12 « Interview par un journaliste des Inrockuptibles », Wiki des Gentils Virus, 23 novembre 2014
13 Association Les Citoyens Constituants
14 « Une constituante citoyenne démocratique donc tirée au sort », m6r, novembre 2014

15 « Comment les “Gentils virus” d’Etienne Chouard contaminent le web », Mathieu Dejean, 23 novembre 2014
16 « Jean-Luc Mélenchon s’en prend au communautarisme juif », Egalité et Réconciliation, 25 août 2014
17 « Encore une calomnie dans un grand journal », Facebook, Etienne Chouard, 23 novembre 2014

Les premières attaques viennent de notre propre camp !

Jeudi 13 novembre 2014, un petit collectif de philosophes, d’historiens et de sociologue a publié une tribune à charge contre le suffrage par le sort. Tout comme les réalisateurs du film « Les nouveaux chiens de garde »1 révélaient les autres titres des élites économiques, nous pouvons faire le même exercice pour ces élites intellectuelles. Ces cinq personnes sont toutes membres du comité d’initiative du Mouvement pour la 6ème République (m6r)2, Pierre Crétois a appelé à voter Front de Gauche lors de l’élection présidentielle de 20123, Jean-Numa Ducange a initié l’appel pour un nouveau départ du Front de Gauche cette année4, Mathilde Larrère et Clément Sénéchal sont co-responsables de la commission 6ème République du Parti de Gauche et Stéphanie Roza est proche du Front de Gauche. Ce texte n’est pas isolé, il y en a un par mois qui sort depuis le lancement du m6r56. Les premières attaques viennent donc de notre propre camp : La « gauche progressiste », ceux qui scandaient, en 2012, « l’humain d’abord ».

En qualifiant les interventions des citoyens qui prônent une assemblée constituante tirée au sort « d’intempestives », les auteurs adoptent un discours méprisant envers ceux qui pensent différemment d’eux. L’expression de ces simples citoyens ne peut pas être perçue comme constructive, elle est forcément mal à propos. Le ton est donné dès l’introduction !

Ils mélangent la revendication des associations et collectifs citoyens souhaitant une assemblée constituante tirée au sort (afin que les hommes de pouvoir n’écrivent pas les règles du pouvoir) avec la possibilité d’avoir dans notre futur système politique des organes législatifs qui seraient tirés au sort. Les auteurs apportent volontairement de la confusion dans le débat public. Pourquoi volontairement ? Car cela a été maintes et maintes fois expliqué à Clément Sénéchal que le débat ne portait pas sur les futurs organes législatifs mais sur l’assemblée constituante. Pourtant, il perpétue cette confusion.

Les rédacteurs admettent que les professionnels de la politique, élus par le choix, sont « trop souvent méprisants envers leurs électeurs et serviles envers les grands de ce monde »7 et que seuls les personnes « munie d’un solide antidote théorique » pourraient faire face à la classe dominante, à l’influence des médias, à la pression des lobbys financiers et industriels, à savoir les militants engagés dans un parti politique. Si l’on observe les décisions prises par les parlementaires français (tous issus de partis politiques), on remarque, la plupart du temps, qu’il n’y a qu’une petite fraction des élus qui s’opposent aux intérêts des riches et des puissants. Le poids de ces militants politiques, formés, endurcis, résistants, au sein du corps électoral français (44 millions d’électeurs) est inférieur à 1% (440 000 militants). 99% des citoyens n’auraient pas ce « solide antidote théorique » et ne seraient donc pas apte à siéger au sein de l’assemblée constituante ? N’est-ce pas un sophisme que de lier les capacités de résistance au fait d’être encarté ? N’est-ce pas mépriser le peuple que de le considérer inapte ?

Admettons que les volontés de ce collectif d’intellectuels aboutissent. Si nous choisissons d’élire par le choix les citoyens siégeant au sein de l’assemblée constituante, il y aura une campagne suivie d’une élection nationale. Ce type de scénario sera assez similaire à une élection législative en somme. Or, combien d’élus issus d’associations (et non de partis politiques) siègent à l’assemblée nationale actuellement ? Aucun. Il y a donc fort à parier que seuls des militants issus des partis politiques se trouveront au sein de l’assemblée et que le texte constituant soit négocié entre les états-majors des partis politiques dominants et rédigé par leur porte-stylos. Les auteurs estiment que les partisans du suffrage par le sort ont une « vision naïve » mais n’est-ce pas naïf que de penser qu’une assemblée constituante élue par le choix à la proportionnelle pourrait être constituée à plus de 50% avec des élus des partis progressistes ? Au vu des précédentes élections, il y a fort à parier que le FN, l’UMP, le MoDem et le PS auraient plus de 70% des sièges. Doit-on donner la possibilité d’écrire ce texte qui encadrera les futurs hommes et femmes de pouvoir à ceux qui ont déjà le pouvoir, à savoir les partis politiques ? Pouvons-nous compter sur eux plutôt que sur le peuple pour qu’ils adoptent des outils et méthodes démocratiques visant à éviter les dérives actuelles ?

Ce texte se termine en méprisant à nouveau les partisans d’une assemblée constituante tirée au sort car il affirme qu’il n’y aurait pas de contre-pouvoir adossé à cette assemblée, qu’il n’y aurait pas de contrôle des citoyens constituants. Comme le dit le proverbe « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Les intellectuels cités en début d’article (Yves Sintomer et Loïc Blondiaux), les associations et collectifs prônant une assemblée constituante tirée au sort ont toujours dit qu’elle ne se suffirait pas à elle-même et que des contre-pouvoirs devraient être mis en place. Clément Sénéchal le sait bien, cela lui a souvent été répété. Le clou final est certainement cette confusion que font les auteurs entre les termes « élire » et « voter ». Les partisans du tirage au sort sont généralement pour qu’il y ait plus de votes des citoyens et moins d’abandon du pouvoir politique à des représentants (élection). Donc évoquer une « remise en cause insidieuse du droit de vote » est tout simplement insultant.

Nous devons faire directement confiance au peuple (comme peut le faire la Fondation Sciences Citoyennes89) et pas uniquement à ses représentants. Il faut se demander comment les abstentionnistes, de plus en plus nombreux, peuvent revenir à la participation politique. Si nous souhaitons changer de constitution afin d’instaurer la démocratie en France, il faut sortir des schémas de pensée traditionnels et ne pas évacuer certains outils démocratiques tel que le suffrage par le sort.

En conclusion, j’ajouterai ces deux citations issues de nos propres rangs :

« La 6ème République ne peut pas être la chose des partis et elle ne peut pas être la chose d’un seul parti [..] C’est quand même beaucoup plus facile d’enthousiasmer la grande masse des gens si ce ne sont pas des politiques qui sont devant », Raquel Garrido, La Radio de Gauche, 21 octobre 2014

« En raison de la personnalisation du pouvoir et de cette pression de la compétition pour les postes est un système à faire fuir de la politique les gens qui font ça au nom du bien commun, de l’intérêt commun, à attirer ceux qui font ça soit pour s’en foutre pleins les poches, soit pour avoir des postes et du pouvoir et dans tous cela à trier pour savoir lesquels sont les plus doués ou pas ceux qui sont le plus capable de gagner la compétition politique. Mais cela ne demande pas exactement les mêmes talents que ceux qui sont nécessaire pour sélectionner les plus doués pour l’intérêt général, qui sont les plus doués pour imaginer et mettre en œuvre des solutions politiques efficaces pour résoudre nos problèmes. Donc ce système politique est non-démocratique, il est totalement inefficace, il faut effectivement en changer. Et qui peut en changer ? [..] C’est à la communauté des citoyens, donc à des assemblées, probablement tirés au sort et bien de mener ce débat pour définir de nouvelles règles du jeu politique », Jacques Généreux, Le cercle des volontaires, 15 octobre 2014

Pi Wu

1 « Les nouveaux chiens de garde », Gilles Balbastre, Jem Productions, 2011
2 « Déclaration pour la 6ème République », Collectif, Septembre 2014
3 « Appel de plus de cent philosophes à voter Front de Gauche », L’Humanité, 10 avril 2012
4 « Appel pour un nouveau départ du Front de Gauche », juin 2014
5 « Une VIe République sociale, écologique et démocratique », Regards, Laura Raim, 12 septembre 2014
6 « Réaffirmer le politique : pour une Constituante élue », Blog, Clément Sénéchal, 7 octobre 2014
7 « Une assemblée tirée au sort ? », Libération, Collectif, 13 novembre 2014
8 « Démocratiser le nucléaire… par tirage au sort », Libération, Jacques Testart, 31 mars 2011
9 « Comment les citoyens peuvent s’emparer des choix de société ? », La Vie, 7 juillet 2014

Entretien avec Jacques Généreux par le Cercle des Volontaires

http://youtu.be/7LbXhfWDIjw
15 octobre 2014 – Paris

Dans cette interview, Jacques Généreux fait une critique de gauche classique de la croissance, du néo-libéralisme, du libre-échangisme, de la circulation des marchandises et des capitaux, du fonctionnement de l’Union Européenne etc. Mais il fait aussi une critique, cette fois-ci, bien plus exceptionnelle venant d’une personnalité du Parti de Gauche, du système électif représentatif tel qu’il est appliqué depuis la Révolution Française, des outils démocratiques actuels et de la logique des partis politiques et en vient même à promouvoir, à plusieurs reprises, le tirage au sort. Le suffrage par le sort est pourtant un outil démocratique complètement rejeté à l’heure actuelle, à titre personnel, par les deux co-responsables de la commission VIe République (Mathilde L.1 et Clément S.2). Voici un résumé de cette interview avec mes commentaires et certaines références ou citations annexes.

Au début de l’interview, il est rappelé que Jacques Généreux est l’un des co-fondateurs du PG en 2008 et qu’il a été secrétaire national à l’économie entre 2008 et 2013. Et apparemment, il n’est pas prêt de reprendre des fonctions exécutives…

A partir de 5:00, Jacques Généreux explique que nous sommes en surdéveloppement dans les pays occidentaux comme le nôtre. Il rappelle que la finalité n’est pas l’économie mais le fait que les populations vivent mieux et soient heureuses. A 7:00, il évoque les conséquences du libre-échange et globalement du néo-libéralisme. A 9:00, il revient sur le fonctionnement de l’UE et le carcan des traités internationaux qui instaurent la libre circulation des capitaux et des marchandises. Il parle aussi que c’est bel et bien le politique qui a le pouvoir et non le financier ou l’économique. En revanche, le politique a donné de plus en plus de pouvoir au financier et à l’économique mais ce pouvoir, le politique peut lui retirer.

A 15:00, Jacques Généreux exprime que le principal problème est l’absence de souveraineté populaire : « Le problème n’est pas que le politique a cessé de gouverner sur l’économie. [..] Le problème est que le politique, au lieu d’être gouverné par l’intérêt général, il a été gouverné par des intérêts privés. Donc le problème n’est pas de remettre l’économie sous le contrôle du politique, elle l’a toujours été, elle n’a jamais cessé de l’être et elle ne cessera jamais de l’être. Le problème est de remettre la politique sous le contrôle des citoyens, c’est-à-dire de réinstaurer de la démocratie effective et réelle pour que les politiques publiques qui soient menées soient des politiques soient réellement dans l’intérêt commun ».

Il évoque ensuite le référendum révocatoire et le mandat actuel qui est l’équivalent d’un chèque en blanc donné à l’élu.

A 17:00, Jacques Généreux montre qu’il a confiance dans le peuple en disant ceci : « Faire qu’il y ait une partie des décisions, ou en tout cas des délibérations sur les questions du bien commun qui soient faites par des assemblées de citoyens ou des conventions de citoyens effectivement tirés au sort, parce qu’on sait que ça marche, ça a été expérimenté, et qui peuvent, de manière éclairé, par des débats, par des experts, etc. ensuite délibérer pour donner des conseils ou émettre des avis qui sont impératifs [..] On sait que ça marche ! Les citoyens, placés dans ces situations, peuvent réellement délibérer au nom de l’intérêt commun et non pas de leur intérêt personnel. A faire aussi, que dans certains cas, tout simplement, le peuple souverain, ait le dernier mot » (ndlr : référendum d’initiative citoyenne).

A 18:10, il explique que notre système politique est en panne, il le qualifie de « marché aux bulletins de vote qui ne fait pas le tri des bonnes politiques mais le tri des candidats qui sont les plus doués pour écraser les pieds de l’un et la face de l’autre pour prendre des places et conquérir des postes ». En ce sens, il rejoint l’analyse de Patrick Beauvillard (co-président de Nouvelle Donne)3 qui exprimait que « Bien souvent, les compétences qu’il faut pour être un bon candidat ne sont pas les même que les compétences qu’il faut pour être un bon élu. Malheureusement, c’est parfois même des compétences contraires. Pour être un bon candidat, il faut avoir de l’ambition, un égo chevillé au corps pour faire une campagne forte etc. Pour faire un bon élu, dans une démocratie représentative, il faut au contraire avoir un égo plutôt en retrait, puisque la mission de l’élu est de représenter ses concitoyens. Il y a des contradictions dans le système électif avec candidat. »

A 18:41, Jacques Généreux effectue une critique du fonctionnement des partis politiques que je partage. Je cite « En raison de la personnalisation du pouvoir et de cette pression de la compétition pour les postes est un système à faire fuir de la politique les gens qui font ça au nom du bien commun, de l’intérêt commun, à attirer ceux qui font ça soit pour s’en foutre pleins les poches, soit pour avoir des postes et du pouvoir et dans tous cela à trier pour savoir lesquels sont les plus doués ou pas ceux qui sont le plus capable de gagner la compétition politique. Mais cela ne demande pas exactement les mêmes talents que ceux qui sont nécessaire pour sélectionner les plus doués pour l’intérêt général, qui sont les plus doués pour imaginer et mettre en œuvre des solutions politiques efficaces pour résoudre nos problèmes. Donc ce système politique est non-démocratique, il est totalement inefficace, il faut effectivement en changer. Et qui peut en changer ? [..] C’est à la communauté des citoyens, donc à des assemblées, probablement tirés au sort et bien de mener ce débat pour définir de nouvelles règles du jeu politique ». Il se rapproche donc des analyses faites par la philosophe Simone Weil4 ou plus récemment du « Manifeste pour la Vraie Démocratie »5 que je cite ici même s’il est très radical et qu’il existe à chaque règle, son exception : « Bien sûr, bon nombre de citoyens naïfs, pleins de bonne volonté, tentent l’aventure politique. Elle reste possible au niveau d’un conseil municipal d’une petite commune. Mais si l’ambition est plus forte, notre prétendant sera obligé de passer sous les fourches caudines d’un parti politique. Il lui faudra subir la concurrence d’autres ambitieux (jeunes loups aux dents peut-être plus longues que les siennes), les tirs de barrage des notables déjà en place, subir la discipline du parti et de son bureau ou comité central, jouer au militant actif et dévoué, accepter d’avaler des couleuvres grosses comme des anacondas d’Amazonie. Il lui faudra longtemps jouer des coudes et glisser des peaux de bananes sous les pieds de ses adversaires avant de se voir accorder le strapontin recherché, puis le fauteuil convoité. Il lui faudra beaucoup de patience, une obstination de tous les instants, “l’égoïsme, la dureté et la ruse” (De Gaulle), l’indispensable baratin, la maîtrise de la langue de bois et de la rhétorique de son parti, le sens de la manipulation et le cynisme à doses massives pour la pratique systématique du mensonge (dans le cas peu probable où il ne serait pas mythomane). Il pourra ainsi gravir les échelons de la représentation élective : conseil municipal, mairie, conseil général, conseil régional, Assemblée Nationale, Sénat. Et pourquoi pas l’Élysée ?

La plupart des citoyens naïfs et pleins de bonne volonté sont tellement écœurés par ces pratiques indignes qu’ils ont tôt fait d’abandonner la partie et le parti. Leur honnêteté ne peut s’accommoder de toutes ces compromissions. Les crocodiles, qui ignorent l’envie de vomir, attendent leur heure en pataugeant dans l’eau trouble du marigot politicien. Ceux-là feront carrière dans la jungle politicienne et s’infiltreront dans l’oligarchie régnante, en costume trois pièces.

Quelles que soient leurs appartenances politiques et leurs antagonismes idéologiques, les membres de cette caste politicienne, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, forment une classe cohérente et solidaire qui les rassemblent tous dans le même univers clos, coupé du monde réel, la même bulle aristocratique, où chacun tient son rôle dans le jeu politique. Ainsi, deux députés qui s’invectivent vertement dans l’hémicycle, se retrouvent, un quart d’heure plus tard, à rire ensemble à la buvette de l’Assemblée Nationale, comme les meilleurs amis du monde. »

A partir de 21:30, il confirme le fait que lorsque l’on donne le pouvoir aux citoyens (via un référendum par exemple), une effervescence se créé, un débat a lieu, une mobilisation s’opère. Comme je le pense aussi, c’est en faisant confiance au peuple, en lui donnant plus de pouvoir, plus d’occasion de décider réellement (et non de déléguer son pouvoir politique à un représentant qui a un chèque en blanc), que le peuple s’investira et qu’un mouvement populaire s’instaurera.

A 22:00, il rappelle que le m6r est un collectif informel qui n’est pas dirigé par Jean-Luc Mélenchon mais qui a été initié par lui.

A 23:25, Jacques Généreux dit « Si l’on ne sort jamais du capitalisme, c’est précisément parce que nous sommes dans un système d’institutions politiques qui est fait pour enlever le pouvoir au peuple. Ce qu’on appelle démocratie, depuis deux siècles, ce sont des institutions politiques qui ont été inventés par des bourgeois non pas pour donner le pouvoir au peuple mais au contraire pour se protéger de la foule, se protéger de la « folie » du peuple. [..] C’était ça le but. Nous avons construits une espèce de mythologie de la démocratie révolutionnaire à la Rousseau avec cette idée, dans la démocratie idéale, Rousseau le disait lui-même, il ne le serait possible que dans un monde de dieux ou de citoyens qui soient des surhommes, et donc il faudrait d’abord changer l’homme pour que ce soit possible. »

Il fini en parlant de l’opinion publique, de l’absence de normes, des médias de masse, de l’information, du journalisme, de l’émancipation, de la morale et de la liberté individuelle.

Pi Wu

1 « Courriel sans titre », Commission VIe République du Parti de Gauche, Mathilde L., 8 octobre 2014
2 « Réaffirmer le politique : pour une constituante élue, contraire l’arbitraire du tirage au sort », clementsenechal.com, 7 octobre 2014
3 « La sociocratie à Nouvelle Donne par Patrick Beauvillard (co-président) », Patrick Beauvillard, 14 avril 2014
4 « Écrits de Londres et dernières lettres », Simone Weil, Paris, Gallimard, 1957, coll. « Espoir », p. 126 et s.
5 « Manifeste pour la Vraie Démocratie », André Tolmère, p.15 et 16

Le PCF actuel n’est plus le PCF du début du siècle dernier…

Réponse à Brigitte Pascall à propos du billet « Non au tirage au sort, oui à un nouveau personnel politique populaire…! »1

Vous commencez par citer Judith Bernard au début de votre billet : « Estimant qu’il existe « une égalité de compétences » (sic) entre les citoyens. ». Citons le passage exact du texte : « Le suffrage universel repose sur la reconnaissance de l’égalité des compétences : chaque citoyen, quels que soient son milieu, son opinion, sa formation, est fondé à délibérer et arbitrer les questions qui concernent le destin collectif. »2. Le suffrage universel est le vote de l’ensemble des citoyens. Il est considéré qu’il n’y a pas de citoyens plus capables que d’autres pour délibérer et voter. Il se base sur l’égalité politique, un principe majeur en démocratie, donnant le principe 1 citoyen = 1 voix. Le mode de scrutin tenant compte des capacités et des compétences des citoyens est le suffrage capacitaire. Contrairement au suffrage universel, le droit de vote est accordé aux citoyens en fonction de leurs capacités. Ce procédé a été utilisé au XIXe siècle dans certains états du sud des Etats-Unis d’Amériques pour exclure du corps électoral les descendants d’esclaves noirs.

Vous fondez ensuite votre argumentaire sur le fait que, de part le passé, le Parti Communiste Français œuvraient pour que les candidats soient aussi des personnes issues du peuple (en opposition aux élites financières, industrielles et intellectuelles) et vu que cela est déjà arrivé, cela pourrait se reproduire. Vous citez la proportion de députés PCF issue de la classe ouvrière en 1920, 1924 et 1936 pour montrer qu’il y avait aussi des ouvriers à l’Assemblée Nationale3. Mais étaient-ils représentés à leur juste proportion ?

Nous pouvons, je pense, élargir notre observation à l’ensemble des ouvriers et des employés. Lorsque nous étudions la représentation des classes populaires à l’Assemblée Nationale en France de 1871 à nos jours, nous pouvons remarquer que 1936 et 1945 étaient des exceptions4.

Représentation des classes populaires à l'Assemblée Nationale en France de 1871 à 2012

Représentation des classes populaires à l’Assemblée Nationale en France de 1871 à 2012

Si nous nous focalisons sur les soixante dernières années (Ve République), le nombre de parlementaires a évolué entre 482 et 5775 et le nombre d’ouvriers et d’employés élus à l’Assemblée Nationale a évolué entre 10 (environ 5% des élus) et 45 (environ 8% des élus)6. Pourtant, ils représentaient plus de la moitié des citoyens !

Si nous nous intéressons plus particulièrement à notre époque, nous pouvons remarquer que les classes populaires ont été progressivement écartées du pouvoir politique national, même au PCF7. Aux dernières élections européennes, aucun candidat du Front de Gauche en position éligible n’était issu de la classe ouvrière8.

Nous pouvons donc continuer d’espérer que les partis politiques sélectionnent des candidats issus des classes populaires. Malheureusement, à droite comme à gauche, ils prennent le chemin inverse ce qui a comme conséquence un décalage de plus en plus criant entre l’origine sociale des députés à l’Assemblée Nationale et la population active9 comme le montre ces graphiques :

Origine sociale des députés de l'Assemblée Nationale

Origine sociale des députés de l’Assemblée Nationale

Vous concluez par dire « Non pas en tirant au sort, envoyant n’importe qui à l’Assemblée Nationale, peu formé, incapable de prendre la parole et de tenir une conversation argumentée » et « En sélectionnant des FEMMES ET DES HOMMES D’ORIGINE POPULAIRE : au chômage, précaires, petits salariés et fonctionnaires : autrement dit, tout le contraire d’un tirage au sort, qui ne donnera rien de très différent du système actuel ». J’y vois une certaine incohérence car la majorité des chômeurs, des précaires, des salariés et des fonctionnaires ne sont pas des professionnels de la politique maniant le verbe avec dextérité. On pourrait donc dire que c’est n’importe qui vu qu’ils forment la majorité du peuple français. De plus, depuis quand les partis politiques (même de gauche) présélectionnent des candidats chômeurs ou précaires ?

La sélection des candidats par les partis politiques et l’élection par le choix (même au suffrage universel) ont donc largement prouvé leurs incompétences pour assurer une juste représentation du corps citoyen.

C’est suite à cette observation que l’élection par le sort est un outil qui peut se révéler intéressant. De part ses caractéristiques intrinsèques, il assure une représentation bien plus juste que l’élection par le choix de l’ensemble des classes sociales.

Alors bien entendu, il y a de grandes chances que la majorité des cadres, des responsables des partis politiques et des élus issus des partis politiques nous expliquent en long, en large et en travers que ceci n’est qu’un détail, que la représentation socioprofessionnelle n’est pas importante au sein d’une assemblée ayant un pouvoir décisionnaire, qu’il ne faut pas confondre « classe en soi » et « classe pour soi », que l’outil du tirage au sort n’est pas démocratique, que c’est une idée absurde, etc. Cette élite intellectuelle (à gauche), bourgeoise, financière, médiatique et industrielle (à droite) a un grand intérêt à conserver le système électif actuel où ils ont l’exclusivité de la présélection des candidats leur permettant d’accéder au pouvoir politique. Ils se retrouvent donc en position de conflit d’intérêts et il ne serait donc pas étonnant qu’en plus des puissances oligarchiques, la majorité des partis politiques en viennent à s’opposer à cet outil.

Pi Wu

1 Brigitte Pascall, « Non au tirage au sort, oui à un nouveau personnel politique populaire…! », Blog Mediapart, 8 octobre 2014
2 Judith Bernard, « Pour la souveraineté du peuple, contre la souveraineté du capital », Mouvement pour la VIe République, octobre 2014
3 Brigitte Pascall, « Non au tirage au sort, oui à un nouveau personnel politique populaire…! », Blog Mediapart, 8 octobre 2014
4 « De quel milieu social viennent les députés ? », Observatoire des inégalités, 16 avril 2013
5 « Nombre de parlementaires sous la Cinquième République », Wikipédia
6 « De quel milieu social viennent les députés ? », Observatoire des inégalités, 16 avril 2013
7 Julian Mischi, « Le communisme désarmé », Coll. Contre-feux, Agone, Août 2014
8 « Elections européennes 2014 : les candidats français », touteleurope.eu, 19 mai 2014
9 « De quel milieu social viennent nos députés ? », Politis, 18 avril 2013