De l’art de jeter le bébé avec l’eau du bain

Le lycéen et jeune directeur de la rédaction Côme Delanery écrivait cette semaine son édito1 sur le professeur en lycée Etienne Chouard.

Charles de Montesquieu

Charles de Montesquieu

« Ce professeur de lycée propose notamment de faire réécrire la constitution par … des citoyens tirés au sort. Certains se laissent séduire par l’homme. »

Est-il imaginable que l’idée d’une assemblée constituante tirée au sort soit séduisante pour certains d’entre nous ? Est-ce possible de concevoir des citoyens s’intéressant plus aux idées qu’aux hommes qui les portent ? Pour Côme Delanery, ce n’est apparemment pas le cas. Dès l’introduction, l’éditorialiste commence donc très mal. Il reste bloqué dans les schémas de pensée traditionnelle où le citoyen est séduit par le candidat politique lors d’une campagne électorale où sa première des missions est de charmer les électeurs pour récolter des voix. Faut-il rappeler qu’Etienne Chouard n’est candidat à rien et donc que la grille de lecture habituelle ne peut pas être utilisée avec lui ?

« Choisir individuellement quelques individus au hasard ne fait pas d’eux la voix du peuple, auxquels cas on pourrait considérer les sondages et autres « questions du jour » des médias comme de véritables modèles de démocratie »

L’auteur compare le projet d’assemblée constituante tirée au sort au système des sondages. Il effectue ici une erreur qui aurait pu être évitée s’il s’était un peu plus intéressé au sujet en lisant par exemple le récent ouvrage de David Van Reybrouck2. L’écrivain belge évoque les biais des sondages. Les questions posées où les citoyens doivent s’exprimer et donner leur avis très rapidement ne sont pas précédées d’un débat et d’une réflexion. Or, l’un des fondements de la démocratie est le débat ! Il n’est donc pas raisonnable de comparer une assemblée (élue ou tirée au sort) où les députés dialoguent, échangent et réfléchissent avant de voter et un sondage.

« La force de l’internet »

Le jeune journaliste s’étonne ensuite que certains « pseudo-libre-penseurs » – notons la touche de mépris – s’exprime principalement sur Internet. Faut-il lui expliquer comment fonctionne le système médiatique ? Faut-il lui rappeler des lapalissades comme le fait que pour s’exprimer dans les médias de masse, il faut y être invité ? Internet est un média populaire (au sens premier du terme) car il permet à chacun de s’exprimer sans avoir à demander d’autorisation. Il n’est donc pas étonnant que des personnalités politiques n’ayant pas accès aux médias traditionnels apparaissent sur ce média au fonctionnement atypique.

« Mais c’est la stratégie de diffusion du message par l’internet qui permet particulièrement de faire mouche »

Côme Delanery avait annoncé la couleur dès l’introduction. Il réaffirme ici le peu de considération qu’il porte à ses concitoyens. Si certains d’entre nous (car il faut bien l’avouer, cette idée est pratiquement inconnue à ce jour) voient dans le projet d’assemblée constituante tirée au sort une opportunité de rendre réellement le pouvoir au peuple, ce n’est pas du tout parce que nous y avons réfléchi mais parce que nous avons subi un bourrage de crâne. Si nous pensons, comme l’évoquait récemment Judith Bernard3 que « seul un processus constituant citoyen pourra instituer la puissance populaire » et que des élus « n’y verraient (à juste titre) que contraintes limitant leur prospérité et leur carrière », ainsi que celles de leurs camarades de parti politique, c’est que nous sommes matraqués de messages répétitifs. Si nous estimons que l’assemblée qui écrira la prochaine constitution doit aussi être écrite par des ouvriers, des employés, des abstentionnistes, des chômeurs etc. ce que permet bien plus le tirage au sort que l’élection, c’est que nous sommes « des fidèles extrêmement dévoués » au maître Etienne Chouard qui a pourtant plusieurs fois indiqué que « c’est à nous de nous émanciper de nos maîtres en nous formant entre nous, par éducation populaire »4. On peut noter ici le paradoxe et par conséquent la faiblesse du travail journalistique.

« S’il pouvait d’abord apparaître comme un idiot utile, sa proximité avec l’extrême-droite fascisante ressort désormais »

Enfin, hasard du calendrier, Etienne Chouard vient de répondre5 ce jour aux différentes attaques du monde politique et médiatique à l’aide de la technique « marabout-bout-de-ficelle »6, dans un billet mettant les choses aux claires à propos d’Alain Soral et plus globalement des idées d’extrême-droite :

Je ne peux évidemment pas valider une parole pareille, froidement raciste, sexiste, autoritaire. Je n’avais jamais vu Soral parler comme ça. C’est un peu comme un désaveu, parce que je l’ai entendu maintes fois jurer qu’il n’était pas antisémite.

Alors, je cède, je reconnais que me suis trompé, en publiant un lien sans mise en garde : il y a un risque d’escalade des racismes. Ce mélange de lutte légitime et courageuse contre de redoutables projets de domination (résistance qui m’intéresse toujours et dont je ne me désolidarise pas), avec un sexisme, une homophobie, et maintenant un antisémitisme assumés (qui me hérissent vraiment), ce mélange est toxique. Stop.

[..]

En conclusion, j’insisterai sur l’essentiel : à mon avis, tous ces reproches sont montés en épingle de mauvaise foi par les professionnels de la politique pour entretenir une CONFUSION entre les vrais démocrates et « l’extrême droite » ; confusion qui leur permet de se débarrasser des vrais démocrates à bon compte, sans avoir à argumenter.

En conclusion, avec cet édito, Côme Delanery entretient cette confusion, peut-être malgré lui.

Pi Wu

1 « Chouard, démocratie et grande confusion », News Young, Côme Delanery, 26 novembre 2014
2 « Contre les élections », David Van Reybrouck, Babel, février 2014
3 « Les militants du sort portent un projet radicalement antifasciste », Blog Mediapart, Judith Bernard, 24 novembre 2014
4 « Démocratie et constitution, entretien avec Etienne Chouard », UN Special n°727, avril 2013
5 « Pour que les choses soient claires », Blog, Etienne Chouard, 28 novembre 2014
6 « Du bon usage du m6r », Blog Médiapart, Apu R, 27 novembre 2014